iArt ? La fondation PB-YSL, expose les Fresh flowers de David Hockney

Nov 19 2010

David Hockney ©

David Hockney ©

Un des artistes les plus connus et appréciés au monde depuis les années 60 et la période pop art, David Hockney, reste à l’affût des nouvelles techniques et des possibilités d’expression artistique qu’elles offrent. Après la photocopie, le fax et le computer drawing, rien d’étonnant à ce qu’iPhone et iPad entrent dans sa panoplie, même s’il n’est pas le premier. Certaines de ses réalisations, « fleurs fraîches », sont exposées à la fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent jusqu’au 30 janvier 2011 (on peut voir le dispositif lors du vernissage). On peut aussi voir quelques créations sur iPhone sur le site d’Hockney.

Alors que changent les interfaces tactiles ? Elles ouvrent un champ de création dont il est trop tôt pour mesurer l’étendue et l’avenir. En masquant à la conscience de l’utilisateur la phase de calcul et de traduction par la machine, phase perceptible par l’usager du clavier et même par celui de la souris, ces interfaces réintroduisent ce qui s’était affaibli avec le numérique, à savoir un lien perçu comme direct entre le geste et la trace même simulée (un des fondements de la peinture et de la sculpture. J’avais par ailleurs évoqué la disparition de ce lien à propos de Veilhan ). De ce point de vue, iPhone et iPad n’offrent pas la même expérience gestuelle. Un écran accessible par le bord du pouce et sans bouger la main pour l’un, un écran nécessitant des mouvements de la main et du bras pour l’autre. Quant au toucher, la peau étant, comme le dit Michel Serres, le bord commun au corps et au monde, interface et frontière à la fois, il nous ramène à la relation à la matière et à sa sensorialité…même si la texture, la température perçue ou le relief ne sont pas ceux d’une feuille de papier ou d’une toile.

Pour quel résultat ? Bien sûr, la surface d’un smartphone est limitée. L’appli Brushes utilisée par Hockney, aussi. Mais elle offre des possibilités de superposition et de transparence que n’offrent pas les couleurs sur papier ; et aussi des possibilités de correction et de revisite de la cinématique du dessin. Ces possibilités, associées à une synthèse des lumières colorées bien sûr très différente de celle des pigments, à leur transparence et à la maîtrise de ces couleurs par Hockney, donnent des résultats d’une grande fraîcheur et souvent séduisants sur un écran. Un bouquet dans la lumière d’une persienne, dessiné le matin au réveil et envoyé de l’hôtel, peut en dire plus sur l’atmosphère du lieu et l’humeur de son auteur que la photo ou la carte postale de monsieur tout le monde envoyée du lieu de séjour. La viralité est exploitée a minima puisque seuls, aux dires d’Hockney, une vingtaine de ses amis reçoivent ses dessins. Et d’ailleurs, j’en profite, David, if you read this note, I would like very happy if you sent me some flowers on my iPhone.

Au final est-ce de l’art ? fallait-il l’exposer ? La notoriété de l’auteur y pousse ; et si le fait d’être exposé dans une institution consacre le travail et l’étiquette art, c’est fait. Et cependant, sortis de leur contexte qui se situe quelque part entre l’art et la communication, ces dessins exposés dans un contexte muséal, perdent de leur spontanéité et peuvent apparaître plus comme un exercice de style où les contraintes de la surface et de l’outil sont  très présentes. Certains y verront de la poésie, d’autres de l’indigence. Bien sûr le problème de la circulation, de la reproduction et du marché des œuvres sur support numérique n’est pas réglé, et le fait que l’on puisse encore « accrocher » au mur une production conçue pour un autre usage en rassurera certains, mais est-ce bien la solution ? Pourquoi pas un espace d’exposition virtuel accessible par le réseau ? Le débat est ouvert.

Le lien et l’écriture hypermédia dans l'ergonomie du désordre

Sep 13 2010

La réflexion relative à l’apport du lien hypertexte ou hypermédia dans les modes de lecture et d’écriture est depuis bien longtemps en cours. Quelques billets récents ici ou ont réactivé chez moi le souvenir d’une étude que j’ai réalisée en 2007…où l’on voit que des îlots de signification autonomes (R.Barthes) prennent du sens (ou un autre sens) dès lors qu’ils sont reliés en réseau. La nature et l’organisation des liens, l’ergonomie donc, prennent alors toute leur importance. Si les critères ergonomiques sont généralement appliqués dans le but de faciliter et d’orienter l’accès à une information classée et hiérarchisée, a priori le contraire du désordre, la réalisation de Philippe de Jonckheere et Julien Kirch, désordre.net, montre qu’ergonomie et désordre ne sont pas antinomiques, bien au contraire.

On a là un modèle d’écriture hypermédia qui est aussi une sorte de leçon d’ergonomie en creux : « …et tout s’enchevêtra dans un désordre impeccable », selon PdJ : hétérogénéité des contenus, absence de charte graphique comme de charte des médias, multiplication des pages repère d’organisation différente, liens culs de sac, fausses pistes, absence de balisage du parcours et d’outils de repérage, liens externes non différenciés, fakes, script aléatoires, empilement de pop up, absence de contrôle de l’internaute sur le contenu affiché, souvent imprévisible, page d’accueil énigmatique (modifiée assez récemment)…,bref, la structure du site tourne volontairement le dos aux critères ergonomiques et d’accessibilité habituellement recherchés. Les auteurs s’appliquent à organiser un savant désordre, une apparence de hasard, qui conduit le visiteur à déambuler dans leur univers de façon ludique. Il s’agit de se fixer par avance des contraintes, ici une ergonomie du désordre, pour relier plus de 30 000 fichiers,  dans le but de mieux exercer sa liberté – on retrouve là une démarche de type Oulipo connue dans la création littéraire (voir entre autres Queneau ou Pérec).

La structure de desordre.net répond pour partie aux principes de l’un des modèles du réseau auquel il est souvent fait référence, celui du rhizome de Deleuze : sans hiérarchisation, sans commencement ni fin, en cela antigénéalogique, sans centre, composé de réseaux mouvants, on peut y rentrer par n’importe quel point relié à un grand nombre d’autres, y compris externes, de nature souvent différente. Les limites du site sont peu perceptibles. La profondeur spatio-temporelle est recherchée notamment par l’utilisation de la superposition de pop-ups et la juxtaposition de lieux et de temps différents dans des iframes.

Du point de vue de la lecture, chaque fragment, texte, photo, vidéo ou son, peut être considéré comme autonome. Il n’est ni début, ni fin, ni suite. Caractéristiques de l’hypermédia, les parcours de lecture permettent d’échapper à toute linéarité en établissant des relations de sens et de voisinage entre des documents qui n’ont pas de liens propres. L’information produite s’élabore en temps réel et résulte d’un parcours individuel non reproductible compte tenu des scripts aléatoires. Le lecteur construit et déconstruit l’information en choisissant sa direction à chaque carrefour. Si l’on parle de collectif, on voit plutôt là que l’hypertexte est l’ennemi du partage (dixit Castells). Ce que partagent les lecteurs, c’est un espace mental dans lequel ils évoluent sans pour autant en avoir la même expérience .

Alors qu’est-ce qui assure la cohérence du travail et lui donne un sens ? C’est l’ appartenance des contenus à un même univers personnel ET leur organisation en réseau mouvant. Cet univers est soutenu par la transparence et la subjectivité de l’auteur et la thématique transversale qui relie les contenus autour de la mémoire, du quotidien et de l’intime. Si le réseau autorise ubiquité, fragmentation, simultanéité dans un processus continu de territorialisation-déterritorialisation, l’architecture de ce site permet l’exploration de ces possibilités dans une liaison intime entre le fond et la forme. Le réseau utilisé comme matière est ici au moins aussi important que le contenu lui-même ; « medium is message »… Un site à l’image de la pensée, des dédales de la vie et des réseaux qui s’entrecroisent, dit De Jonckheere ; et aussi à l’image de la mémoire qui fonctionne par associations, discontinuité et multiplicité.

Certes le parcours est chaotique, souvent déroutant. Vous aurez toutes les raisons de vous perdre, d’être agacé et même de renoncer ; mais au final, un travail attachant pour qui acceptera de s’immerger longuement et de se perdre dans cet univers où les fonctions émotives et phatiques sont privilégiées. La qualité générale des documents donne une réelle plus-value à cette création, laquelle a d’ailleurs reçu le prix de la société des gens de lettres en 2002. Si ce type de structure convient à un travail de nature artistique, je persiste à penser que ce désordre qui s’inscrit si bien dans notre fonctionnement mental, pourrait, dans certaines conditions, très bien être adapté à des formes de teasing (luxe, tourisme…). Photos, contes, extraits de concerts, compte-rendus de visites, personnages locaux, jeux, bloc-notes, vidéos…tout cela au « hasard » des clics,…tout cela ne prend bien sûr du sens que par la mise en réseau, mais c’est cela qui raconte une histoire qui s’inscrit dans l’émotion et la sensibilité du visiteur.

NB : On pourra lire mon expertise complète de 2007 ici (qques changements dans le site depuis), et la réaction de PdJ

Picasso vs numérique : une exploration de Guernica en 3D

May 17 2010

YouTube Preview Image J’ai reçu récemment d’une amie un lien concernant le travail d’une graphiste allemande, Lena Gieseke, à  l’université de Géorgie-USA… à regarder plein écran avec le son. Selon les termes de Lena, l’apport de la 3D à l’étude de Guernica offre une nouvelle perspective qui révèle des aspects cachés de l’œuvre, aide à en identifier les éléments les plus signifiants et à comprendre comment ils s’agencent pour former une œuvre cohérente. Bref, Guernica comme vous ne l’avez jamais vu.  Mais Lena pose aussi des questions relatives au statut de son travail par rapport à celui de Picasso. C’est là l’occasion de mettre en évidence des mutations apportées par le numérique dans le domaine de l’oeuvre d’art. Vous connaissez sans doute le chef-d’œuvre de Picasso, gigantesque toile de  plus de 27m2, évoquant le massacre de Guernica sous un bombardement allemand en 1937 pendant la guerre civile espagnole. Vous connaissez peut-être aussi l’émotion qu’il peut engendrer, accroché sur un mur du musée Reina Sofia de Madrid. Alors que change le numérique ?

Là où l’œil seul permet de saisir le tableau de Picasso, le travail de Lena apporte une nouvelle sensorialité. Même si l’interaction est ici passive, il naît une sensation de déplacement relatif du corps autour des figures 3D « extrudées » du tableau. Le corps est augmenté de perceptions nouvelles, le visuel se recorporalise.
Là où le tableau est un original, authentique, unique, lié à une histoire, accroché en un lieu muséal, et bénéficie donc d’une forte aura, la réalisation numérique est indéfiniment reproductible, transmissible et actualisable simultanément ou non sur une infinité d’écrans, et voit donc son aura remise en cause.
Là où, dans l’œuvre de Picasso, l’idée efface l’outil, le numérique réintroduit leur complémentarité ; et cela parce que le développement continu des possibilités du hard et du software interagissent nécessairement avec l’imagination de l’artiste.
Là où la peinture de Picasso est la trace d’une activité empirique, le travail de  Lena est une activité subordonnée à la science. Elle affronte ici une rupture avec les techniques de Picasso. Au travers du codage, tout y est langage, depuis la simulation des outils de dessin et de sculpture jusqu’aux mouvements de caméra et à l’éclairage, et aussi jusqu’à la transmission par le réseau et son actualisation sur l’écran.
Là où l’œuvre de Picasso impose une forte présence du sujet artiste, une subjectivité affirmée, la perte de la trace et du geste dans l’œuvre numérique, et aussi le filtre du langage codé imposent un affaiblissement voire une disparition du sujet. Ia singularité de l’œuvre, de l’auteur et de son point de vue sont ici peu ou pas perceptibles.

D’un point de vue plus personnel, j’ai pris plaisir à regarder ce travail graphique, mais il me semble que l’émotion perçue ne naît plus vraiment du sujet représenté, mais davantage d’une fascination pour le résultat apporté par la technique, par ce qu’elle me permet de réaliser, de voir que je n’aurais pas vu, bref d’un parfum de sublime technologique (voir Mario Costa) . quant à la musique de Manuel de Falla qui accompagne les images, a t-elle un autre sens que de servir de lien spatio-temporel entre les deux artistes et avec l’Espagne du premier tiers du XXème siècle. Et si l’on avait réalisé le même type de travail en « extrudant » une collection de hamburgers Mc Donalds à partir d’une affiche et en l’accompagnant de « Born in the USA » de Bruce Springsteen ? La question de l’œuvre d’art se serait-elle posée de la même façon ? C’est l’œuvre originelle qui appelle la différence de regard, comme un dernier signe de l’aura. Tout en présentant des caractéristiques fondamentalement différentes, la création de Lena ne coupe donc pas le cordon avec Picasso. Il manque pour cela le traitement singulier, ou le détournement qui autonomiserait son travail.

On le voit, le recul des frontières de la technique entraîne le questionnement des frontières de l’art. Le numérique oblige à reconsidérer les rapports art-sciences comme cela s’est d’ailleurs  produit à chaque innovation scientifique et technique. La mise à disposition d’outils numériques pour tous et pour tout permet l’infiltration de l’art dans toutes nos activités, ce qu’Yves Michaud appelle l’art à l’état gazeux, et contamine en retour la dimension artistique. L’esthétique de l’œuvre numérique, c’est la conjugaison du code et du sensible. Mais il ne faut pas négliger le risque qu’une œuvre se réduise à des effets technologiques. Au final, son statut se détermine d’autant plus difficilement qu’il faut prendre en compte l’absence de structure légitimante pour ce type de travail et aussi les difficultés du marché de l’art à faire son deuil de la rareté, de l’unicité de l’œuvre et peut-être de sa durabilité. Il faut aussi prendre en compte l’absence de recul. Après tout il a bien fallu un siècle pour que l’on accepte d’accoler art et photo…

Virilio et Depardon à la fondation Cartier : Deux régimes de représentation à propos de l'enracinement et du déracinement.

Jan 26 2009

Présentée jusqu’à mi-mars à la fondation Cartier, l’expo met face à face ou côte à côte, selon la façon dont on le comprendra, deux discours en apparence contradictoires, racines contre migrations, identité contre trajectoire, mais au fond complémentaires comme les deux faces d’une même pièce. Les formes utilisées par les deux auteurs, le documentaire filmé pour Depardon, l’installation multimédia pour Virilio, entrent en résonance avec leurs thèses.
Depardon alerte sur le déracinement et la disparition de peuples et de cultures. L’alignement de l’œil, de l’appareil et du sujet que l’on retrouve dans l’image photographique ou cinématographique en général, nourrit le sensible et l’émotion. Sur 80 m2, d’immenses visages s’adressent à nous dans leurs langues finissantes, et c’est très réussi. Mieux d’ailleurs que dans la seconde salle où, par contraste, sont projetées des images d’un monde anonyme et uniformisé. La thèse aurait à mon sens, été mieux appuyée en projetant ces images face au premier film, sur un mur opposé…
Virilio, lui, annonce le siècle des migrations, de la substitution de la trajectoire à l’identité, les outils sont très différents. Une salle avec quelques dizaines d’écrans exploite les possibilités du numérique et de la vidéo : Doubles, multiples, décalages, mise en abîme du temps et des images, renvoient à l’utopie et l’uchronie du monde moderne et soutiennent les thèses sur la vitesse, l’effacement des frontières et la pollution dromosphérique chères à Virilio. Une deuxième salle permet à l’image numérique de synthèse d’exercer toute sa puissance. Des statistiques et des graphiques, que l’on consulterait d’un œil distrait dans un livre statique, sont ici designés, dynamisés, sonorisés et projetés sur un grand écran à 360°, et balayés par une énorme et très belle planète en 3D. L’effet d’immersion qui en résulte affecte la sensorialité et instaure une interactivité, certes passive, mais néanmoins très forte avec le spectateur. On reste fasciné face aux graphiques et aux tableaux dynamiques de chiffres, face aux flux de pixels qui traduisent les flux migratoires ou les flux de dollars, face aussi aux représentations de la désertification ou de la submersion de grandes villes par la montée des eaux.


fondationCartier.png
Diller scofidio + Renfro


Si Depardon montre ce que plus personne ne voit, avec Virilio on voit ce que personne ne montre avec autant de force. Et l’expérience que le numérique permet de proposer n’y est pas pour rien…Un art à l’état gazeux, selon le mot d’Yves Michaud, s’est infiltré dans ce message à la croisée de l’économie, de la sociologie et de la politique. A voir…