Art, paysage et mémoire à Vassivière en Limousin

Aug 17 2010

Serait-ce parce que plus j’accumule de photos numériques, plus je reçois d’informations, plus je ressens, comme le dit Rabinow, l’impossible tâche de saisir la totalité, et plus se posent à moi les questions de l’accumulation et du sens, et donc celle du dialogue présent-passé, de la mémoire, de la transmission et du partage, qu’une escapade à Vassivière m’a redonné de la sérénité ? Un petit billet estival, hors numérique donc, à ce sujet…

Le centre d’art de Vassivière en Limousin est un des cinq ou six lieux d’intérêt national ou international dédiés à l’art contemporain dans une des plus petites régions de France. Sur une île due à un barrage EDF, se déploie un très agréable parcours (par beau temps) autour du thème art, paysage et mémoire. Plus de trente oeuvres d’artistes de renom sont dispersées sur l’île. Quasiment toutes dialoguent avec le site et l’histoire et sollicitent la mémoire à divers titres. Je ne citerai que le mur d’Andy Goldsworthy, bien connu des amateurs de Land Art, mur qui plonge dans le lac, trait d’union entre terre et eau, entre l’île et les hameaux immergés, entre hier et aujourd’hui.
Mais c’est le bâtiment conçu par Xavier Fabre et Aldo Rossi, qui est pour moi la plus grande des sculptures de l’île. Construit avec des matériaux hétérogènes, granite, bois, acier, ciment, verre, brique, il est assez représentatif d’une architecture postmoderne née après l’affaiblissement des valeurs de raison et de progrès à la suite des deux guerres, et chère à Rossi. Chargé de valeurs symboliques, il emprunte à la mémoire collective et dialogue avec le site et le paysage dont la continuité est assurée par des baies vitrées transversales. On peut y reconnaître entre autres du granite, une tour phare, un toit de péniche, une carène de bateau, des arches d’aqueduc, une face forteresse, dialogue du bâtiment avec le site, des gargouilles, des colonnes, mais aussi une tour cheminée d’usine et une structure de hangar agricole, dialogue entre profane et sacré, tout cela pouvant s’inscrire dans la mémoire d’un limousin postmoderne.
Vassivière n’est pas simplement un musée placé sur une île. On peut voir l’ensemble comme une oeuvre  globale incluant l’île artificielle, les sculptures en plein air, traces et artéfacts face à la nature, et bien sûr le bâtiment, sculpture plus qu’enveloppe, même s’il reçoit des expositions (en ce moment, Marisa Merz). C’est dans le dialogue entre toutes ces formes que se construit une mémoire des temps et des lieux inscrite dans le paysage. De quoi retrouver de la sérénité et un autre rapport à notre espace…

Le centre d’art de Vassivière en Limousin

Picasso vs numérique : une exploration de Guernica en 3D

May 17 2010

YouTube Preview Image J’ai reçu récemment d’une amie un lien concernant le travail d’une graphiste allemande, Lena Gieseke, à  l’université de Géorgie-USA… à regarder plein écran avec le son. Selon les termes de Lena, l’apport de la 3D à l’étude de Guernica offre une nouvelle perspective qui révèle des aspects cachés de l’œuvre, aide à en identifier les éléments les plus signifiants et à comprendre comment ils s’agencent pour former une œuvre cohérente. Bref, Guernica comme vous ne l’avez jamais vu.  Mais Lena pose aussi des questions relatives au statut de son travail par rapport à celui de Picasso. C’est là l’occasion de mettre en évidence des mutations apportées par le numérique dans le domaine de l’oeuvre d’art. Vous connaissez sans doute le chef-d’œuvre de Picasso, gigantesque toile de  plus de 27m2, évoquant le massacre de Guernica sous un bombardement allemand en 1937 pendant la guerre civile espagnole. Vous connaissez peut-être aussi l’émotion qu’il peut engendrer, accroché sur un mur du musée Reina Sofia de Madrid. Alors que change le numérique ?

Là où l’œil seul permet de saisir le tableau de Picasso, le travail de Lena apporte une nouvelle sensorialité. Même si l’interaction est ici passive, il naît une sensation de déplacement relatif du corps autour des figures 3D « extrudées » du tableau. Le corps est augmenté de perceptions nouvelles, le visuel se recorporalise.
Là où le tableau est un original, authentique, unique, lié à une histoire, accroché en un lieu muséal, et bénéficie donc d’une forte aura, la réalisation numérique est indéfiniment reproductible, transmissible et actualisable simultanément ou non sur une infinité d’écrans, et voit donc son aura remise en cause.
Là où, dans l’œuvre de Picasso, l’idée efface l’outil, le numérique réintroduit leur complémentarité ; et cela parce que le développement continu des possibilités du hard et du software interagissent nécessairement avec l’imagination de l’artiste.
Là où la peinture de Picasso est la trace d’une activité empirique, le travail de  Lena est une activité subordonnée à la science. Elle affronte ici une rupture avec les techniques de Picasso. Au travers du codage, tout y est langage, depuis la simulation des outils de dessin et de sculpture jusqu’aux mouvements de caméra et à l’éclairage, et aussi jusqu’à la transmission par le réseau et son actualisation sur l’écran.
Là où l’œuvre de Picasso impose une forte présence du sujet artiste, une subjectivité affirmée, la perte de la trace et du geste dans l’œuvre numérique, et aussi le filtre du langage codé imposent un affaiblissement voire une disparition du sujet. Ia singularité de l’œuvre, de l’auteur et de son point de vue sont ici peu ou pas perceptibles.

D’un point de vue plus personnel, j’ai pris plaisir à regarder ce travail graphique, mais il me semble que l’émotion perçue ne naît plus vraiment du sujet représenté, mais davantage d’une fascination pour le résultat apporté par la technique, par ce qu’elle me permet de réaliser, de voir que je n’aurais pas vu, bref d’un parfum de sublime technologique (voir Mario Costa) . quant à la musique de Manuel de Falla qui accompagne les images, a t-elle un autre sens que de servir de lien spatio-temporel entre les deux artistes et avec l’Espagne du premier tiers du XXème siècle. Et si l’on avait réalisé le même type de travail en « extrudant » une collection de hamburgers Mc Donalds à partir d’une affiche et en l’accompagnant de « Born in the USA » de Bruce Springsteen ? La question de l’œuvre d’art se serait-elle posée de la même façon ? C’est l’œuvre originelle qui appelle la différence de regard, comme un dernier signe de l’aura. Tout en présentant des caractéristiques fondamentalement différentes, la création de Lena ne coupe donc pas le cordon avec Picasso. Il manque pour cela le traitement singulier, ou le détournement qui autonomiserait son travail.

On le voit, le recul des frontières de la technique entraîne le questionnement des frontières de l’art. Le numérique oblige à reconsidérer les rapports art-sciences comme cela s’est d’ailleurs  produit à chaque innovation scientifique et technique. La mise à disposition d’outils numériques pour tous et pour tout permet l’infiltration de l’art dans toutes nos activités, ce qu’Yves Michaud appelle l’art à l’état gazeux, et contamine en retour la dimension artistique. L’esthétique de l’œuvre numérique, c’est la conjugaison du code et du sensible. Mais il ne faut pas négliger le risque qu’une œuvre se réduise à des effets technologiques. Au final, son statut se détermine d’autant plus difficilement qu’il faut prendre en compte l’absence de structure légitimante pour ce type de travail et aussi les difficultés du marché de l’art à faire son deuil de la rareté, de l’unicité de l’œuvre et peut-être de sa durabilité. Il faut aussi prendre en compte l’absence de recul. Après tout il a bien fallu un siècle pour que l’on accepte d’accoler art et photo…

La danse contemporaine à la conquête de nouveaux imaginaires, l’iPhone accueille N+N Corsino

Sep 3 2009

Image de l'oeuvre "Soi moi"

Image de l'oeuvre "Soi moi"

Pour quelques euros (on n’achète pas ici un service ni un outil, mais une œuvre d’art), il est possible depuis quelques jours de télécharger ce qui est présenté comme la première création artistique pour iPhone, « soi moi » de Nicole et Norbert Corsino, chercheurs et chorégraphes reconnus. Une série de chorégraphies met en scène une silhouette dans un décor sur lequel on peut agir en exploitant les possibilités de l’appareil… Spécialistes de l’étude du mouvement et des rapports entre corps, image, musique et texte, N+N Corsino immergent le spectateur dans des créations associant souvent réalité virtuelle et scénographie 3D. Leur site N+N donne un aperçu de la sensorialité et de la poésie de ces créations. (voir par exemple une de leur plus récente, seule avec le loup). Avant même cette première réalisation pour l’iPhone, dont on voit bien qu’il se place au cœur de la convergence numérique et étend les lieux de la création, de nombreux travaux pour Internet ont déjà été réalisés. Parmi les créations les plus intéressantes, on peut voir celles de Didier et Magali Mulleras,  créateurs de « micrométrages » choré – graphiques interactifs, mini@tures, dès 1998. Leur étude du mouvement, du lien entre corps et image, a été poursuivie dans invisible puis dans 96 détails qui explore le lien entre corps dansé et corps représenté.

La danse contemporaine est certainement l’une des formes artistiques qui intègre le plus et peut-être le mieux les outils numériques qui permettent l’interaction entre le danseur, la musique et le spectateur. Depuis l’apparition sur scène de danseurs (-seuses) munis de capteurs puis de danseurs virtuels à partir des années 90, la réduction progressive des contraintes technologiques, le développement d’Internet et maintenant des terminaux mobiles ouvrent de nouveaux territoires à la création et multiplient l’espace des possibles. On pourra objecter que la création sur écran ne remplace pas la scène, qu’il s’agit d’une danse désincarnée, ce à quoi on répondra qu’il ne s’agit pas de remplacer mais d’étendre l’espace physique et mental dans lequel on (corps et esprit) se déplace. N+N Corsino et la compagnie Mulleras n’ont d’ailleurs pas abandonné l’espace physique et continuent à créer sur scène en relation avec leurs créations numériques. En dépouillant le geste de la chair, on n’en rend le mouvement que plus visible. notre attention se fixe sur lui plutôt que sur le corps comme c’est souvent le cas lors d’un spectacle vivant. Les questions de la représentation du mouvement, du rapport du corps à son image peuvent recevoir de nouvelles réponses. Il s’agit là pour la danse d’occuper ces nouveaux espaces et de conquérir de nouveaux imaginaires…

Une installation vidéo et numérique en Avignon

Jul 28 2009

install-Avignon.JPG Un petit tour à Avignon 2009 où, si le numérique est généralement encore peu présent en temps que support ou sujet artistique, on constate (certes plus ou moins selon les années) la grande porosité entre les formes d’expressions, théâtre bien sûr, mais aussi danse et arts plastiques. Dans ce domaine, en combinant photo, vidéo et numérique, l’installation de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, visible jusqu’à la fin du mois, réussit à émouvoir. Dans l’église des célestins, entre ruine et inachevée, « Tels des oasis dans le désert » traite de la mémoire et de l’identité du Liban et de Beyrouth en particulier.
Dès l’entrée, le spectateur peut détacher (et emporter) une des 3000 pièces d’une photo-puzzle de Beyrouth de 12 mètres carrés cependant qu’une webcam capture ses mouvements et constitue une archive du démantèlement de ce puzzle, archive projetée sur un écran. Puis dans les alcôves suivantes, des photos et des vidéos font rimer déchirement d’affiches et effacement des promesses, effacement de lieux et résurgence des souvenirs ou de visages des martyrs. L’émotion est amplifiée à mon sens par deux facteurs principaux : Effacement et résurgence entrent en résonance avec l’état de cette église et se renforcent mutuellement… et le spectateur est impliqué par une interactivité active et intentionnelle. C’est là un apport du numérique et cette implication du spectateur ne lui permet plus de se distraire…Une installation vidéo et numérique techniquement simple, mais qui vise juste.
A côté de ça, je ne vous dirai rien de « La guerre des fils de lumière contre les fils de ténèbres ». Ni le texte pourtant fort, ni la voix de Jeanne Moreau ne m’ont sauvée de l’ennui secrété par la plate mise en scène d’Amos Gitai. ; mention particulière pour Jan Fabre parfois provocateur, entre autres de par le rôle qu’il fait tenir au corps, mais dont l’outrance « montypythonesque » permet de supporter d’abord, d’apprécier ensuite une « orgie de la tolérance » qui dit beaucoup (trop, disent certains) sur l’état de notre société. Mais il est vrai que je suis fan…

Etiez-vous à Washington pour l'investiture d'Obama ?…ou toute la différence entre le calcul et la trace.

May 6 2009

investitureObama.pngSi oui, alors vous pouvez vous reconnaître sans problème sur cette photo de David Bergman. Le petit près d’une blonde avec un bonnet rouge là-bas tout au fond…Il vous suffit de cliquer ici et de l’agrandir selon votre souhait jusqu’à pratiquement distinguer jusqu’à votre grain de peau. C’est tout juste si votre CV ne s’affiche pas directement lorsque la souris vous survole ! On comprend que certains (entendus sur une grande radio) se soient émus en découvrant les possibilités du numérique mises au service du contrôle et de la surveillance. On a beau être au courant, on est quand même bluffé…Sauf que, même si la préoccupation est fondée, ce n’est pas cette photo qui rajoute des arguments dans ce domaine. En effet, si l’on imaginait qu’il suffirait d’agrandir une image numérique sans limites pour obtenir ce résultat, on serait évidemment déçu.
La réalité est bien sûr autre comme l’explique Bergman. Ce document est en réalité composé de 220 photos prises avec un bon appareil numérique assez courant sûrement doté d’un bon zoom, et collées suivant un principe déjà présent sur un grand nombre de petits appareils numériques. Ici, la révélation du détail n’est bien sûr pas liée à un agrandissement, mais à une navigation dans la profondeur des strates de l’image. Il aurait été possible de photographier chacun des présents tout aussi bien en argentique, mais pas de retrouver le détail de chaque photo d’origine à partir du document réduit. C’est toute la différence entre une trace (argentique) qu’on agrandit ou rapetisse, ce qui n’améliore pas la définition, bien au contraire, et le pixel, sorte d’interface entre l’image et le processus de calcul de l’image à chaque instant ; derrière le pixel, un algorithme. En répondant à notre action, il substitue à ce pixel d’autres pixels. Tout semble se passer comme si dans le pixel il y avait d’autres pixels. Ce qu’a permis le calcul numérique ici, ce n’est pas un agrandissement de cette vignette, c’est un assemblage, un archivage, une interaction et une navigation dans l’image toute différente. Impressionnant tout de même, mais sûrement à réserver à des sujets où il y a peu de mouvement, si on pense à la qualité des raccords…
Obamadétail.png

Un pas de plus vers la disparition des limites avec Aka-Aki, le réseau social mobile qui grandit

Apr 14 2009

Il a suffit d’un article dans le monde pour qu’Aka-Aki éveille de nouveau l’intérêt ; le mien en particulier puisqu’il se place dans la lignée d’un projet d’études en Arts Appliqués du nom générique « friendly » que j’avais présenté à Toulouse en 2004 et qu’il est le résultat d’un projet développé à l’Université des Arts de Berlin, mis à disposition en 2008 dans sa version publique. Décidément, Si de par leur liberté et leur sensibilité, parce qu’ils se tiennent à la fois dans et au bord du monde, les artistes peuvent être des vigies comme l’écrivait Mac Luhan, ce projet parmi beaucoup d’autres montre qu’ils peuvent aussi être des précurseurs.
En bref, qu’est-ce que Aka-Aki ? Un réseau social mobile qui semble plus abouti que certains essais précédents, qui revendique 100 000 membres essentiellement en Allemagne, particulièrement à Berlin, mais qui semble s’étendre. Il repose sur un système de géolocalisation et de transmission associant GPS, Wi-Fi et Bluetooth, gratuit, exploitable sur le web, mais aussi sur mobile. A priori compatible avec Twitter, il offre les possibilités habituelles d’un réseau social en matière de messaging et friending. L’usager est invité à coller sur son profil des stickers indiquant ses goûts dans les domaines culturels, sexuels, professionnels et autres. Le point fort, c’est que dès lors que cet usager croise à portée de Bluetooth un autre membre, leurs mobiles affichent leurs profils respectifs, et même conservent la mémoire de la rencontre. Rien de plus simple alors que de contacter l’ami présent dans les parages, le membre dont le profil affiche des intérêts communs, ou bien le (ou la) titulaire de la (jolie) photo qu’affiche le profil et de lui proposer une rencontre. On a compris que ce réseau n’a (éventuellement) d’intérêt qu’au dessus d’une certaine taille critique et donc pour l’instant dans de grandes villes ou des lieux très fréquentés.
Je ne sais pas ce que deviendra Aka-Aki, mais il marque une avancée (je n’ose pas le mot progrès tant il y a d’incertitudes sur ce vers quoi pourrait nous mener ce type de réseau, le pire ou le meilleur…) illustrant l’effet Moebius cher à Pierre Lévy : Disparition des limites public-privé, espace propre-espace commun, carte-territoire. Il est un outil du lien social basé sur le sentiment et l’intérêt personnel, donc volatile, propice à la constitution de communautés à géométrie et à durée variable. Dans ce cadre, le téléphone mobile est l’outil tout indiqué parce qu’il est un lien entre espace privé et espace public, un nœud de passage réversible de l’un à l’autre de ces espaces.
Ce brouillage des limites a pour corollaire le brouillage des limites du territoire. Autrefois limité par les possibilités de déplacement et les rapports sociaux, délimité par des frontières, signalé par des panneaux, taggé ou graffité, il cède la place à des territoires virtualisés. Aka-Aki, c’est d’abord une pancarte virtuelle qui s’actualise sur l’écran du mobile de votre voisin. A la déterritorialisation du réseau, répond la reterritorialisation de la rencontre, imbriquant territoire virtuel et territoire réel, territoire propre, territoire commun et territoire tribal. Dès lors, le marquage par des implants communiquants (et le mobile s’en rapproche) permet à l’individu, mais aussi à des objets et des machines de se reconnaître, d’être reconnus et de se signaler en fonction d’intérêts programmés par avance. Dans cette optique, l’internet des objets ne se sépare pas de l’internet des individus. Aka-Aki ce n’est pas encore cela, mais c’est déjà cela…
Les auteurs du projet parlent de réalité augmentée. Ce réseau mobile enrichit les possibilité du mobile-prothèse en nous permettant non seulement la présence à distance, mais aussi la reconnaissance, la détection et le tri à distance en temps réel, comme le ferait un nouvel organe des sens qui étendrait le monde réel. Nul doute qu’un tel système ne puisse s’étendre à des espaces de délivrance de flux personnalisés (une autre facette de l’étude que j’avais présentée à Toulouse en 2004) qui, de même que compter le nombre de passages (mémorisés par le système, rappelons-le) de tel ou tel individu ayant tel ou tel profil en tel ou tel lieu, intéresseraient les publicitaires (et bien d’autres comme on peut l’imaginer sans peine…). Il reste tout de même à connaître l’avis de la CNIL et organismes apparentés sur ce possible nouvel œil de Big Brother, et bien sûr jusqu’où ira l’adhésion des utilisateurs. A suivre…

De l'art d'utiliser les réseaux sociaux : Ce qui est arrivé à Jules, ou quand intime et public ne font plus qu'un.

Mar 3 2009

Ce qui est arrivé à Jules (renommé Marc à sa demande) a fait le tour du réseau en ce début d’année 2009. Rappelons pour mémoire que cet internaute semblable à bien d’autres, on le suppose, a pu prendre connaissance de son histoire personnelle dans un article de la revue le Tigre. Cette histoire, reliait ses voyages, ses hobbies, ses amis, ses petites amies, ses soirées ainsi qu’une foule d’autres détails. A qui les avait-il confiés ? Comme beaucoup, il avait dispersé ici quelques photos, là un billet de blog, ailleurs déposé une vidéo, peut-être un peu twitté, accepté des ami(es) sur Facebook, lesquel(le)s parlaient aussi de lui, etc…
Ce travail du Tigre a le mérite de matérialiser ce que nous savons ou devrions tous savoir. Toutes ces traces que nous laissons sur le réseau, traces involontairement volontaires si l’on peut dire, permettent à un curieux perspicace, aidé par des moteurs aggrégateurs de traces, de nous profiler et de se raconter notre histoire, en tous cas une histoire ; et celle de Jules illustre parfaitement la confusion des espaces privés et publics et le rétrécissement des espaces réellement intimes, ce que nous avons à prendre en compte particulièrement dans les réseaux sociaux.
Si l’on ajoute à ces traces numériques celles que l’on laisse sur les réseaux téléphoniques (voir ici), de paiement ou de circulation, il y a lieu de penser que, si le panopticon numérique est à portée de technologie, il est aussi à portée de volonté. Dans beaucoup de pays, des organismes type CNIL veillent, ce qui n’empêche pas son président Alex Turk de s’inquiéter régulièrement ; des internautes aussi, il n’y a qu’à voir leurs réactions à certaines initiatives de Facebook. De même, des artistes du numérique alertent régulièrement l’opinion par leurs réalisations critiques ; ainsi le projet RG2012 de David Guez. Il consiste en un moteur de recherche sur réseaux sociaux qui a pour objet de redécouper des listes de personnes inscrites sur Facebook selon des critères affichés sur les profils. Il ne reste qu’à croiser ces critères, géographiques, sociologiques, religieux, sexuels…. pour obtenir des listes de personnes. Celles-ci sont alors incluses dans une fiction dans laquelle elles deviennent malgré elles acteurs ou victimes en se retrouvant impliquées dans une fiction catastrophiste ou simplement dans des listes ou des photos affichées au mur ou encore marchandisées sur un mug. Cela est sensé conduire tous ceux qui ne perçoivent ou ne prennent pas en compte la perte de limites public/privé dans le réseau à bien réfléchir à ce qu’ils acceptent d’y dévoiler.

Blogs, Flickr et autres, le réseau comme autre et miroir

Sep 19 2008

La rentrée de septembre a sans doute été l’occasion pour beaucoup de garnir blogs, Flickr et autres d’une myriade de billets ou de photos du type Moi, Mes aventures, Mes amis, Mes vacances…Pour qui ? Pour quoi ?
On peut certes invoquer le côté pratique pour amis ou parents éloignés, l’accès de n’importe où n’importe quand, le partage ou le développement du lien social, la valorisation de soi, tout cela est sans doute vrai. Cela concerne tout aussi sûrement la recherche et l’élaboration de sa propre identité, un thème très largement abordé par les artistes en général, ceux de la vidéo puis du numérique en particulier. Lorsque, idée maintenant rebattue, à partir du milieu des années 90 (Jennifer Ringley 1996 ), des internautes s’exposent jour et nuit dans le champ d’une webcam au regard d’hypothétiques internautes, puis-je penser que c’est à moi qu’ils s’adressent ? certainement non ! De la même façon, lorsqu’on expose récits, pensées, films et photos personnelles, ne s’adresse-t-on pas plutôt à une entité réseau à la fois autre et miroir ?
Zogby, cabinet d’études de l’opinion publique américaine, nous apprend en 2007 que 24% des américains pensent que l’Internet peut servir de substitut comme autre (Hello, Internet, I’m Home ! ). Cet autre est d’autant plus valorisant que l’image qu’il me renvoie est en partie modelée à mon goût de par mes publications et le choix de mes connexions. En fait, de ce point de vue, ce que Benayoun nomme pulsion connective, pourrait bien être une nouvelle version du miroir Lacanien (Pour rappel, au risque d’être reprise par des spécialistes, dont je ne suis pas, le stade du miroir c’est cette période au cours de laquelle, son image dans le miroir permet de construire un schéma corporel, une image de soi et d’en prendre conscience). Lorsque je publie, placé au centre de la toile, la mienne, je me donne à voir, je vois. Plus on me voit, plus je vois, plus j’existe. La complicité, même fictive, qui s’instaure, le regard de l’autre, me confirment dans mon être et dans mon existence…et dans le personnage dont je me fait l’idée ou dont je pense que l’autre se fait l’idée (j’y vois d’ailleurs une certaine parenté avec ce qu’il est convenu d’appeler télé-réalité).
Que ces démarches séduisent ou irritent, on ne peut qu’en prendre acte, même s’il faut être conscient des limites de l’exercice. Au final, d’une façon ou d’une autre, l’internaute se raconte (My life, My experience, comme le montre l’étude 2006 de Pew Internet ). Ainsi peut-on saisir l’intérêt qu’il peut y avoir à s’insérer dans la construction narrative de cet internaute en agissant sur son imaginaire, en lui permettant d’intégrer dans sa propre histoire, et donc son identité, les parcours et les discours qu’il est amené à construire lors de ses visites. On comprend donc pourquoi la gestion et le guidage des flux émotionnels qui transparaissent dans les blogs, forums et réseaux divers intéressent tant les spécialistes du marketing et de la communication.

La Terre de Google, quand la carte précède le territoire ?

Jul 2 2008

picto-googlemap.jpgLa géolocalisation sur Google Maps ou bien sur Virtual Earth, plus rarement pour l’instant sur Terraexplorer de l’IGN est désormais d’utilisation courante et offre une nouvelle approche désormais familière de l’espace. Dans des sites, l’ambition paraît être encore de rendre compte de la géographie le plus exactement possible, de nous permettre de nous repérer, de nous localiser. Il y a équivalence entre le signe et le réel. On peut d’ailleurs éventuellement éprouver cette équivalence en superposant carte et photo. le territoire précède encore apparemment la carte qui en est une traduction. En fait, la représentation que se fait l’utilisateur de cet espace et la perception globale qu’il en a sont certainement plus profondément modifiées que nous ne le pensons de prime abord.
Si l’on s’en tient à Google Maps, de quoi s’agit-il ? Dans sa version complète, une carte peut être superposée à une photo aérienne voire au relief. Des marqueurs de divers types peuvent être disposés sur ces supports. Il y a là hybridation de la carte, de la photographie et aussi de l’espace discontinu constitué par les entités marquées qui constituent un espace mental de l’utilisateur, une hybridation du signe et du réel, du conceptuel et du perceptuel. En bref, cette hybridation donne naissance à un nouvel espace qui n’est plus seulement un espace euclidien, mais une sorte d’espace sandwich (comme le dirait Philippe Quéau) habité.
Dans cet espace, il se produit imperceptiblement un premier glissement comme le met en évidence Google Carpet, la réalisation de Robert Sollis. Lorsqu’en 2007, il dispose des carrés de mousse à l’échelle du pixel sur le gazon pour dessiner un marqueur Google Map pour attirer l’attention vers le Royal Collège of Art de Londres, il ne fait que détourner le balisage de Google et provoque une confusion entre le réel et le signe sur les photographies aériennes. Pour exister, il faut d’abord exister sur la carte, d’abord y placer un signe… Il met ainsi en évidence les prémices de ce glissement vers la primauté de la carte sur le territoire, glissement annoncé par Baudrillard.
L’intérêt voire la fascination éprouvée par certains utilisateurs s’explique pour une large part à mon avis par la nouvelle relation à cet espace. Tout d’abord, contrairement à la carte-plan, il est, de par l’hybridation du signe et du réel, plus directement accessible aux sens. D’autre part, il donne à l’utilisateur l’illusion de l’omniscience (je peux voir n’importe quel point du monde… les piscines de mon quartier) et aussi d’une forme d’omnipotence (j’ai le monde au bout des doigts et cela au premier sens du terme sur mon écran tactile). Enfin, il est habité et j’y existe (On s’est tous précipités pour voir notre maison, notre quartier), …et je peux y faire signe à tous. Au delà de la simple possibilité de localisation, Google Maps (et consorts) nous offrent donc une nouvelle relation au monde.

La WII-attitude : sur la voie d'un corps comme construction interactive ?

May 15 2008

En expérimentant ce week-end le dernier produit WII destiné à se maintenir en forme, j’ai retrouvé et ressenti avec acuité ce que j’avais déjà expérimenté comme spect’actrice ou créatrice d’installations interactives. J’ai pu interagir avec la machine par tout mon corps ou du moins en ai-je eu l’impression.
La manette à la main ou bien dans la poche, mon corps ainsi augmenté et devenu interface m’a permis de mener un dialogue interdépendant avec la machine, d’autant plus complice que c’est mon avatar qu’elle semblait prendre en compte. Rien là de bien extraordinaire direz-vous si vous êtes coutumiers de l’interaction avec des dispositifs numériques ! certainement, mais à la réflexion, cette expérience devenue courante montre à quel point la théorie d’un corps devenu construction dynamique interactive prend du poids.
Cette approche renouvelle la place du corps dont on sait qu’elle est intimement liée à la civilisation qui la porte. Si l’on suit la logique jusqu’au bout et si on l’accepte, alors on ne voit pas pourquoi (hormis des considérations éthiques) l’interfaçage de ce corps interactif permettant le dialogue entre l’esprit et la machine ne conduirait pas à terme à l’implantation à demeure de capteurs-émetteurs, ce qui est d’ailleurs une voie déjà effleurée. Ainsi, ce corps, intégré dans la construction du sens, pourrait-il dialoguer avec des mondes virtuels, mais aussi peut-être s’intégrer à l’internet des objets, ou si l’on préfère au réseau d’objets dont on nous promet l’avènement pour bientôt . Après les installations et déjà nombreuses expérimentations des précurseurs, ingénieurs et artistes, la WII est un des premiers systèmes introduisant à la maison la possibilité d’expérimenter ce corps interactif…

Auteur ou auteurs ? un concept relativisé par le numérique

Apr 7 2008

Vous connaissez tous ces photographies elles-mêmes composées de photographies. Grâce à Des_Frags , vous allez pouvoir en produire une par vous-même, la recevoir par mail en quelques minutes et en tapisser vos murs. Une de vos photos personnelles sert de trame et après que vous ayez choisi transparence et taille des mailles, le logiciel y déposera des documents choisis aléatoirement sur le net dans des thèmes préétablis de actor à zorro.

Des_Frags est une création du net-art de l’année 2000 qui est due à Reynald Drouhin et toute une équipe. Cette œuvre joue sur les processus de défragmentation du réseau et de relocalisation des images, et c’est dans cette analyse qu’elle présente un intérêt. Mais ici c’est la remise en cause du concept d’auteur qui m’interpelle.
L’artiste du numérique n’utilise plus un pinceau, un burin ou même une pellicule, il utilise un langage. Dans ce cadre, il coopère nécessairement avec le détenteur de ce langage, le programmeur. La création va naître du dialogue, des souhaits et des limites que s’imposent respectivement l’art et la technique. Artiste et technicien deviennent de fait co-auteurs à des degrés divers. Dans ce cas, Drouhin a résolu ce problème de l’auctorialité en proposant un générique, ce que l’on retrouve fréquemment dans les œuvres d’art numérique. Même si chaque travail est un cas spécifique, l’auteur seul et unique, défini et définitif, se fait rare.
Si l’on considère la photo que vous venez de produire, elle est bien sûr votre production, mais si l’œuvre est d’abord le processus, vous n’avez que contribué à l’actualiser. Alors qui est l’auteur ? Je suis assez séduite par l’idée de Couchot d’un auteur amont qui est l’auteur du dispositif (ici collectif du générique) et d’un auteur aval (vous dans ce cas) qui est nécessaire à l’actualisation de l’œuvre.
Enfin, chaque image convoquée aléatoirement a aussi un auteur. On le voit, ce type de dispositif nous entraîne donc loin de la notion d’auteur traditionnelle et des droits afférents et montrent combien le numérique bouscule les modes de création et de diffusion. Bonne chance pour votre création, avec quelques essais, le résultat peut être très séduisant.

Copyright # Copyleft, pour un art libre ?

Mar 6 2008

Alors que la création numérique mobilise des compétences artistiques mais aussi techniques, qu’elle est donc souvent le fruit d’une collaboration,
Alors que le copié-collé est désormais partie intégrante de cette création et aussi, comme on le sait, de sa diffusion,
Alors que l’œuvre numérique est par essence immatérielle, en perpétuel process, modifiable instantanément par un infime changement de code,
Alors que les possibilités d’interaction introduisent le spectateur comme acteur dans le processus d’actualisation de l’œuvre numérique,
Peut-on encore la considérer comme figeable, définitive œuvre d’un seul, est-elle encore copyrightable ?
On sait que certains répondent oui sans nuances et cherchent à se donner les moyens de se protéger (marché oblige ?), que d’autres réfléchissent à redéfinir l’auteur, et d’autres le mode de diffusion ( on se souvient des expériences de Radiohead et de Barbara Hendricks). Mais dans le cas des œuvres qui exploitent les possibilités du réseau, on peut avec certains artistes penser qu’en figeant un auteur et une œuvre, le copyright est un frein au travail collaboratif, un frein à la diffusion et au final un frein à la création. En adhérant à la philosophie du copyleft, des artistes se placent en phase avec les nouvelles possibilités de copie, de circulation et d’échanges offertes par le réseau.
Comme le jeu de mots le laisse deviner, le copyleft prend le contrepied du copyright. Il ne s’agit absolument pas de renoncer à sa propriété intellectuelle, il s’agit de permettre la copie (copy left), la modification, la transformation et l’utilisation en général de son travail par tous ceux qui le souhaitent. La condition essentielle est de conserver ces mêmes conditions à chaque diffusion en évitant l’appropriation et la marchandisation, le copyrightage si l’on peut dire, qui entrave la création et la diffusion des oeuvres. On retrouve là un fort cousinage avec le logiciel libre et certains contrats Creative Commons par exemple.
La licence Art libre permet d’exprimer cette copyleft_attitude. Aux premiers plans de ce mouvement, on trouve le désormais reconnu Antoine Moreau. Si vous voulez comprendre un certain esprit de cette copyleft_attitude, immergez-vous dans son site ou dans la page de L.L.de Mars qui lui est consacrée. Les œuvres diffusées sous cette licence sont aussi bien du domaine de la programmation que de celui de l’image ou bien sûr de la musique. (pour le clin d’oeil, « litanie contre DADVSI », une…litanie…de Bohwaz)

Copié-collé et art numérique

Jan 4 2008

Dans le cadre d’empreintes numériques, rencontres autour des arts électroniques, le centre culturel de Bellegarde à Toulouse lance un appel à projet copié-collé. Copier et coller des images, des photos, des textes ou des mots n’est pas une activité nouvelle. Rappelons-nous le mouvement Dada et les Surréalistes des années vingt, leurs cadavres exquis et leurs collages en général. Plus près de nous, le cut-up, promu par Burroughs et Gysin à la fin des années cinquante, expérimente le collage aléatoire de textes mais aussi d’images, de films et de peintures.
Alors qu’apporte le numérique ? Tout simplement le renouvellement et la potentialisation de ce type de créations qui s’appuient désormais sur les possibilités quasi infinies de copié-collé ou de transformations en temps réel, sur les possibilités d’interpénétration et de mixage de tous les médias bénéficiant du même codage et sur les capacités génératives des machines. Bien sûr les conditions de la production d’une oeuvre en sont changées. Celle-ci se développe à la fois dans une dynamique externe qui importe en toute liberté des copies ou des échantillons pour se projeter aussitôt à nouveau vers l’extérieur, mais aussi dans une dynamique interne qui les agence au sein de la création.
La notion de copie est ici totalement dissociée de celle de plagiat (pour faire allusion à un problème très actuel). Qu’elle soit un agencement voulu, ou plus encore si elle est générée aléatoirement, hétérogène, multiple et discontinue, la création prend un nouveau sens. Le résultat est tout à la fois cette création mais aussi un discours sur elle, sur son processus.
Alors copieurs-colleurs créateurs, graphistes, DJs, VJs, WJs, musiciens, vidéastes, netartistes et autres, échantillonnez, samplez, copiez, clonez ! (cela nous rapproche au passage du copier-coller de séquences de génomes pratiqué par les artistes du biogénétique) Pensez-y avant le 11 janvier, date limite !